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Toc, toc, toc

- le Babadook

Qu’est-ce que l’horreur ?

Pourquoi regarde-t-on des films d’horreur ? Ou plus exactement, qu’est-ce qui nous marque dans les films d’horreur, qu’est-ce qui nous fait peur ?

Peut-être recherche-t-on les sensations, comme on le ferait dans le roller-coaster d’un parc d’attraction. Ce sentiment que notre coeur se détache de notre poitrine, que le sol s’ouvre sous nos pieds. Peut-être vient-on pour jouer à se faire peur, seul ou avec ses amis, au détour d’un jumpscare ou de l’apparition d’un monstre, en sachant que l’horreur ne durera que le temps de l’attraction.

Peut-être vient-on pour plus de frayeur cependant. Peut-être une part de nous, atavique, reptilienne, se rappelle qu’il y a cette présence dans le noir. Cet inconnu insondable, face auquel nous ne sommes rien, contre lequel nous tentons, puérilement, de construire quelques barricades, de raison, de chaleur, de sens. Tout en sachant que fatalement, nous tournerons la tête au mauvais moment, nous nous égarerons sur le mauvais chemin, et nous nous retrouverons face à… Quelque chose. Peut-être venons-nous voir ce film pour ne pas oublier, tout en sachant que nous regagnerons ensuite le monde de la lumière et de la chaleur, où nous sommes en sécurité… Tant que nous n’éteignons pas la lumière bien sur.

Peut-être y a-t-il une autre forme d’horreur encore. Une horreur plus commune, plus normale. Une horreur qui ne se nomme pas comme telle, mais qui existe à la face de tous et de toutes, comme sous n’importe quel caillou que l’on retourne et qui, depuis le début, abritait un monde grouillant et suintant, dégoutant mais très actif. C’est une forme d’horreur qui existe partout où le monde dérive, partout où un être humain a le pouvoir sur un autre, partout où des drames se produisent, partout où les gens sont laissés à l’abandon. Ces histoires là sont moins spectaculaires, pourtant se sont elles qui se frayent un passage au fond de votre cerveau, et ne s’en vont jamais vraiment.

The Babadook (mister Babadook pour son titre français) est un film australo-canadien réalisé par Jennifer Kent, elle même australienne. Peu de gens l’ont vu mais pourtant, tout le monde en a entendu parler et arrive à le situer, peut-être à cause de sa photographie très marquante et de sa bande annonce à la fois simple et efficace pour vous terrifier. Je l’ai découvert relativement tard (le film est sorti en 2014) en streaming et j’ai eu le plaisir de le revoir récemment sur grand écran lors de la colo panic! at cinema au forum des halles.

Ce deuxième visionnage m’a conforté dans mon idée qu’il s’agit d’une masterpiece et je m’en vais donc vous expliquer pourquoi.

The babadook

De quoi ça parle ?

Dans The Babadook nous suivons Amélia et Samuel, son fils de 6 ans. Le mari d’Amélia est décédé dans un accident et elle élève donc seule leur petit garçon. Amélia ne va pas super bien pour diverses raisons qui seront explicitées par la suite, mais principalement elle est épuisée, entre son travail d’infirmière en maison de retraite et son fils qui est super mignon mais hyperactif et victime de terreurs nocturnes. Un jour, parmi les livres pour enfant dans la bibliothèque du petit, ils en trouvent un qu’ils ne connaissaient pas : the babadook. Au début plutôt mignon, le livre devient vite extrêmement glauque. Amélia se débarrasse prompto du bouquin chelou, mais bien sur il est trop tard : on ne peut pas si facilement faire partir le babadook...

Je m’arrête ici pour le résumé. J’en profite pour préciser que je vais essayer de limiter le spoils : cependant, comme beaucoup de films d’horreur, celui-ci fonctionne beaucoup sur des métaphores que je vais devoir expliciter, au moins en partie. Si vous ne l’avez pas vu, et si les thèmes vous paraissent gérables, je vous recommande de le regarder avant d’en lire plus !

Oui, ce film est terrifiant

Je me souviens que la bande-annonce m’avait particulièrement marquée, et le film m’est longtemps resté en tête comme quelque chose que je serais bien curieuse de voir. La créature du film est simple mais marquante. La réalisatrice n’utilise pas beaucoup d’effets spéciaux (je ne pense pas qu’il y avait énormément de budget sur ce film), mais elle arrive avec quelques effets très simples à nous faire peur. Bien sur la peur est différente selon les gens etc etc peut-être que vous ne serez pas impressionnés. Pour ma part je ne suis pas fans des films à effets et des jumpscares, il en faut plus pour me marquer. Ici cependant la réalisatrice arrive à filmer quelques coins de pièce dans le noir ou quelques passages furtifs d’une silhouette inquiétante en arrière plan de façon assez convaincante pour nous faire nous recroqueviller dans notre siège.

L’ambiance joue, aussi. Elle est extrêmement bien travaillée, avec cette grande maison vide un peu décrépie, ou la lente montée en tension des événements, mais je n’ai jamais été aussi terrifiée par quelqu’un en train de frapper à une porte (et c’était la deuxième fois que je voyais le film).

Beaucoup de gens ont souligné que la réalisatrice utilisait beaucoup l’imagerie de certains vieux films en noir et blanc des années 1920 (si bien d’ailleurs qu’on voit des extraits des films en question lorsqu’Amélie passe des nuits blanches devant sa télé). Je ne suis pas une spécialiste, mais le résultat, qu’on aurait pu craindre un peu amateur, est extrêmement réussi.

En tant que film d’horreur et film de créature il est donc, malgré (peut-être grace à) des moyens réduits, très efficace.

The babadook

Bien sur c’est une métaphore

Bien qu’on ait des images concrètes de la créature et des passages clairement fantastiques, comme toute bonne histoire d’horreur, le film se sert de sa partie horrifique comme d’une métaphore pour d’autres sujets (et c’est à partir d’ici que ça va spoiler).

Il y a plusieurs angles de vue abordés, qui sont tous dignes d’intérêt, mais surtout qui ne sont pas si souvent traités au cinéma, ou pas de cette façon là.

Il y a d’une part, comme dans beaucoup de films de fantôme, une part importante de l’histoire qui tourne autour du deuil. Amélia a perdu son compagnon de façon tragique et on sent que ce vide lui pèse toujours des années plus tard. La relation qu’elle avait avec son mari, leur lien d’amour et la tristesse qu’elle ressent sont très bien évoqués. Le fait qu’elle refuse toute discussion autour de son mari par exemple, ou quand on voit à quel point elle est attachée aux photos et objets qu’il lui reste de lui. Son absence prend tellement de place, son souvenir est tellement sacré qu’elle n’a pas la force de le partager avec d’autre. Le film réussit vraiment en peu d’effet à faire ressortir la tristesse du personnage et à faire peser son deuil sur le reste du film.

Il a également un propos assez pertinent sur le malheur et la façon dont on traite le malheur socialement. Amélia élève son enfant seule et travaille beaucoup. Clairement sa vie est très différente de ce qu’elle était avant l’accident : d’un couple d’artiste, elle est maintenant petite employée de maison de retraite aux ordre d’un management sans beaucoup de considération. Son fils a de toute évidence quelques soucis à gérer, comme beaucoup d’enfants peuvent en avoir, mais elle a du mal à s’en sortir seule. Tout simplement Amélia est malheureuse et ne va pas bien, et ça se voit. On peut constater durant le film qu’elle subit une certaine quantité de rejet de la part des gens qui sont plus “dans la norme” : l’école qui veut mettre son fils à l’écart, ou bien sur sa sœur pour qui tout va bien et qui réagit de plus en plus mal aux problèmes de sa sœur. Les gens n’essaient pas d’aider Amélia, mais lui reproche de ne pas être heureuse, ou au moins de ne pas faire semblant que tout aille bien.

Et donc à propos des meufs

Le point central du film et son propos le plus important et le plus marquant tourne cependant autour de la maternité.

Lorsque des personnages féminins sont impliqués dans des films d’horreur, le film a souvent un lien avec la maternité. Lors de la table ronde sur le cinéma d’horreur au féminin du 09 juillet 2022, les intervenantes faisaient remarquer que l’horreur découlait souvent du personnage de la mauvaise mère : la femme qui néglige ses enfants / sa famille pour sa carrière par exemple, et qui va apprendre que son rôle de mère est ce qu’il y a de plus important dans sa vie. Ce sont des clichés vus et revus et qui traduisent une tendance assez misogyne. Bien sur les personnages de mères sont intéressants et je ne cherche pas à minimiser cet aspect de la vie d’une femme, mais la misogynie se retrouve dans le que fait les personnages féminins sont systématiquement réduit à ce cliché et uniquement à ça. On attend d’elles qu’elles s’effacent au profil de leur rôle de mère, sans s’intéresser aux centaines de facettes, déjà de la maternité, et des femmes en général.

The babadook

The Babadook parle aussi énormément de maternité, mais d’une manière mille fois plus subtile et intéressante. Le personnage principal n’est pas réduite à un rôle de mère, c’est une femme qui subit ce rôle. Il est à noter qu’Amélia a bien décider de devenir mère, mais qu’elle escomptait élever son enfant avec son partenaire, et qu’elle n’a pas choisi de devenir mère dans ces conditions. On voit que ce rôle lui est imposé, et qu’il prend le pas sur tous les autres aspects de sa vie : par exemple elle n’est plus une artiste et a du renoncer à sa carrière, ou en tant que femme elle n’a même plus la possibilité de se masturber tranquillement. On a carrément une scène ou son enfant l’étouffe en la serrant dans ses bras dans son sommeil, difficile de faire plus clair.

De façon pertinente, il est très clair qu’Amélia aime son enfant. Elle le défend, et ils ont une relation bien établie. Les difficultés qu’elle a avec lui vienne de son côté hyperactif et très créatif, qu’on nous laisse entendre être évocateur de son père. Il est évident qu’Amélia voit également ça en lui. Je trouve que le casting est assez bon pour faire passer cette idée : le gamin a une bouille absolument adorable, même si en parallèle certaines scènes du film ont amené mon utérus à se refermer sur lui-même d’angoisse.

Le problème ne vient pas de son fils, mais de ce rôle étouffant et dévorant de mère qu’elle doit assumer seule et sans se plaindre. C’est une bonne chose qu’un film montre que la maternité n’est pas forcément libératrice et transcendant pour une femme, en soulignant au passage qu’on laisse les femmes se débrouiller avec les problèmes de la maternité sans leur laisser la possibilité d’en parler. Le reste de la société refuse de reconnaître la douleur et les regrets d’Amélia comme quelque chose de réel, et il n’est donc pas étonnant qu’ils finissent par prendre une forme beaucoup plus terrifiante.

La conclusion du film reste d’ailleurs intelligente dans son traitement. Amélia et son fils sont seuls face au reste du monde avec leur deuil et leurs problèmes, et c’est ensemble qu’ils arrivent à les surmonter. Leur résolution n’est pas parfaite, les problèmes n’ont pas disparus, mais ils font face du mieux qu’ils peuvent.

The Babadook est un excellent film d’horreur, avec une ambiance pesante qui fait monter la terreur petit à petit avec maestria, ET avec un propos pertinent sur des sujets beaucoup trop peu abordés au cinéma. Le sujet peut être un peu trigger surtout si vous êtes vous-même parent, mais je vous recommande de le voir si vous en avez l’occasion.

Par Neko le 07/08/2022 à 21:32 - Laisser un commentaire

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